Nohant Festival Chopin juillet 2018

Semaine du 18 au 24 juillet – Je me souviens…

Semaine du 18 au 24 juillet

Je me souviens… 

… De l’apparition sur scène du jeune pianiste Julien Brocal au physique stendhalien venu, au bras levé, remplacer Fazil Say, malheureusement forfait à cause du sien. « Julien Brocal est un musicien du cœur, naturel et narratif », nous prévient Olivier Bellamy en avant-concert. Venu à Nohant en 2016 avec Maria Joao Pires dont il fut l’élève, le filleul a rempli les attentes de ses deux prestigieux parrains mais aussi celles du public en interprétant, avec un jeu très romantique, l’Andante spianato et les trois Nocturnes opus 15 de Chopin, puis les 12 Variations sur un air de Chopin d’un des héritiers du compositeur, l’espagnol Frederico Mompou. 

… D’Olivier Bellamy sur la scène du ravissant Théâtre de La Châtre, venu plancher sur le thème « Chopin et les autres ». Sont soulignés le caractère complexe du compositeur, son éducation parfaite qui rend difficile de savoir ce qu’il pense vraiment mais aussi son esprit critique qui l’aura sans doute conduit à ne composer que des chefs-d’œuvre et à créer un monde qui n’appartient qu’à lui. Les grands génies toutefois gardent leur part de mystère et, comme le dit Bellamy, ils pourraient s’approprier cette boutade du danseur Nijinski célèbre pour ses sauts à qui l’on demandait le secret de son art : « C’est simple, il faut juste rester en haut un peu plus longtemps ». 

… De la pianiste roumaine Dana Ciocarlie qui a entraîné dans la danse un auditoire ravi avec le Boléro en la mineur et le Rondeau à la Mazur, les trois Valses brillantes de Chopin, puis les Papillons et le Carnaval de Schumann, son « chouchou » comme elle nous le précise avec son joli accent, dont elle a enregistré l’intégralité de l’œuvre pour piano. Belle énergie, beau jeu, belle personnalité. C’était joyeux, c’était intelligent, c’était généreux, c’était la vie. 

… De la chasse aux trésors initiée par Yves Henry et Jean-Yves Clément, lors d’une causerie-rencontre, à la recherche dans l’œuvre de Debussy des hommages à Chopin, qu’il admirait passionnément et dont il disait qu’il était le plus grand parce qu’« avec un seul piano, il a tout inventé ». Voire même le piano lui-même, tant Chopin a étudié les résonnances, la combinaison des sons, l’interaction entre eux et une nouvelle manière de moduler d’une tonalité à une autre, rajoute Yves Henry qui conclut avec une œuvre de sa composition, « La note bleue », un bel hommage à qui l’on sait.

… De Philippe Cassard, pianiste conteur à nul autre pareil, dans un superbe programme. Debussy bien sûr, son alter ego pianistique depuis l’enfance (Suite Bergamasque, Feux d’artifice, Reflets dans l’eau, l’Ile Joyeuse, la Tarentelle Styrienne et un « Tombeau de Debussy » commandé au compositeur Baptiste Trotignon), où il intercale Grieg, Chabrier, Rameau, Wagner avant de terminer avec la Barcarolle de Chopin.  Au plaisir de partager ce qu’il aime avec une énergie communicative, Philippe Cassard ajoute un jeu magnifique et puissant à travers lequel il nous raconte avec gourmandise les belles choses de la musique.

… Du musicologue Brenno Boccadoro venu évoquer avec Jean-Yves Clément les liens entre la musique classique et le jazz, plus particulièrement le Ragtime, une musique syncopée et transgressive, l’ancêtre de la Pop, qui s’est promenée aux Etats-Unis sur les plus grands boulevards d’un racisme aussi débridé que ses rythmes. Cette musique hystérique, dangereuse à cause de l’excitation corporelle qu’elle induit – surtout chez les femmes ! –  n’a pas échappé à l’oreille de Debussy, Ravel et Stravinsky qui n’ont pas hésité à en intégrer ses rythmes « endiablés » à leurs œuvres.  

… D’un moment magique, dans le Parc, derrière la Maison de George Sand,  avec la lecture par Marie Christine Barrault d’extraits des récits champêtres de l’écrivain, illustrés au piano par les Mazurkas de Chopin interprétées par Yves Henry. Conteuse exceptionnelle, Marie Christine Barrault fait vibrer le public, venu en nombre écouter les amours pudiques, et si finement écrites par George Sand, de François le Champi et de la bonne Madeleine, et nous donne illico l’envie de relire ce chef-d’œuvre.

… De la tempête soulevée par « l’Appassionata » jouée par le pianiste autrichien Ingolf Wunder. Sous ses doigts, la passion se déchaîne.  La tenture où trône le portrait de Chopin par Delacroix frissonne sous les ondes. On se laisse emporter par la vague. Un bon coup de « Sturm und Drang » beethovénien n’a jamais fait de mal à personne. L’âme échevelée du public peut se remettre à sa place en deuxième partie avec une interprétation plus classique de Chopin qui, par contraste, semble beaucoup plus sage.

… Du programme chargé du dimanche qui démarre fort avec un jeune prodige, Aleksandr Bolotin, 18 ans et bardé de prix et plein d’avenir : la Fantaisie en fa mineur, les 4 Mazurkas suivi des 24 préludes. Bravos enthousiastes et rappels. 

L’après-midi, un concert historique : l’intégrale de l’œuvre pour piano et orchestre de Chopin sur piano Pleyel 1846 dont en première partie, le Concerto n° 2 par le pianiste Miroslav Kultyschev, et en deuxième, le Concerto n° 1 par François Dumont, tous deux accompagnés par un quintette de solistes du Sinfonia Varsovia. Double privilège, celui d’écouter à Nohant ces œuvres telles qu’elles ont été données à l’époque de Chopin et d’en entendre ainsi mieux les nuances subtiles ;  et surtout de les écouter interprétées par des artistes à ce niveau d’excellence. Concert superbe, le public ne s’y trompe pas. 

Le soir, représentation de la nouvelle pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt adaptée de son livre Madame Pylinska et le secret de Chopin. Tour à tour élève et professeure extravagante par le jeu d’une écharpe en peau de renard habilement utilisée, Eric-Emmanuel Schmitt nous fait entrer avec humour dans l’univers intime de Chopin avec la complicité d’un des grands interprètes de Chopin, le pianiste Nicolas Stavy.

Une Balade nocturne féérique dans le Parc du Domaine en compagnie de Marie Christine Barrault et emmenée au son de la musique des Gâs du Berry concluait la journée. Magie des lumières, des lectures de Marie Christine Barrault et des scénettes paysannes dans la douceur de l’été berrichon. 

… Du professeur de physique Alain Kohler qui a mis sa méthode de scientifique au service d’une cause originale : retrouver et authentifier les pianos Pleyel sur lesquels Chopin a joué ou composé. Epluchage des carnets de commande Pleyel, concordance des dates, probabilités, psychologie des personnages, y compris le plan des rues par lesquelles sont transportés les pianos, on est dans la série Les Experts. Conclusion, sur une production de 1 800 pianos de l’époque « Chopin », seulement 8 pianos à l’heure actuelle ont été identifiés comme ayant été touchés par les doigts du Maître, ce qui n’a pas de prix pour ceux qui l’aiment. 

 

… D’Abdel Rahman El Bacha qui a franchi avec une élégance remarquable un Himalaya pianistique en interprétant les 24 préludes de Chopin intercalés avec ceux de Rachmaninov. Pas de mots assez précis pour commenter la performance parfaite de ce pianiste exceptionnel. Il y a toujours une évidence partagée par tous dans une grande exécution. Dans le jeu d’Abdel Rahman El Bacha, on ressent pleinement cette évidence.  

… Du concert de clôture qui a réuni quatre jeunes pianistes venues d’horizons différents et qui ont suivi les masterclasses d’Yves Henry : la délicate japonaise Miki Yamagata (16 ans) qui a remporté le Nohant Festival Competition in Japan, la fougueuse canadienne Anastasia Rizikov, et les deux coups de cœur du public au talent plus expérimenté :  la française Diana Cooper qui délivre une magnifique Sonate n° 3 de Chopin et la Polonaise Aleksandra Swigut qui est pré-selectionnée pour le prestigieux Prix Chopin sur instrument d’époque. A suivre ! 

… Des Gâs du Berry qui,  chaque année avec humour, prennent la relève du Festival  et dont les vielles et les cornemuses sonnent depuis 130 ans ! 

… Des applaudissements nourris et enthousiastes de la salle, lors des remerciements, à l’énoncé d’un anniversaire qui sera fêté lors du Festival 2019 : les 25 ans de collaboration d’Yves Henry et de Jean-Yves Clément, le duo qui élabore chaque année avec brio la programmation du Festival et qui s’attache, pour chaque édition et pour le plus grand plaisir du public, avec la collaboration étroite et efficace de Sylviane Plantelin, la Vice-présidente, d’Adeline Rimbault, l’Administratrice générale, leurs équipes et les bénévoles, à appliquer l’adage de Nijinski : rester en haut un peu plus longtemps.