Nohant Festival Chopin

Couleurs et nuances

Lors du dernier week-end de juin, clôturant le premier acte du Festival, les courageux qui avaient bravé la chaleur et renoncé au match France-Argentine ont assisté à une causerie-rencontre passionnante avec le réalisateur écrivain Bruno Monsaingeon. La projection de son documentaire Rostropovitch, l’archet indomptable,  les a immergés dans le monde d’hier, celui du 20e siècle finissant où l’histoire s’écrivait en noir et blanc mais aussi en rouge. Des images émouvantes de l’artiste russe défilent : talentueuses en compagnie des plus grands artistes de ce temps dont Prokofiev, Chostakovitch, Britten, Richter, Kempff, Menuhin ; heureuses avec sa femme Galina et ses deux filles ; courageuses aux côtés de Soljenitsyne dont il a soutenu les combats ; douloureuses, quand elles expriment sa déchéance de nationalité ; mythiques quand il joue devant le Mur de Berlin ; victorieuses lors du retour triomphal en Russie ; prestigieuses aussi avec les rois, les reines et les grands de ce monde. Chapeau bas devant ce personnage haut en couleur qui, armé de son violoncelle et de son talent, a courageusement défendu son art, ses amis et la liberté. La lumière se rallume. Retour à notre temps. 4 à 3 pour la France commente Jean-Yves Clément dans un sourire.

 

De la couleur aussi, mais surtout de la nuance comme l’intime le poète, le samedi soir, le temps du récital de musique française du pianiste Michel Dalberto. En première partie se succèdent des œuvres de César Franck et Fauré, puis Debussy avec les Premier et Second livres d’images. Le jeu de cet artiste très intériorisé chez qui chaque note est mûrement réfléchie, est l’illustration parfaite des préceptes de Chopin sur l’art du clavier, ceux que nous rappelle Philippe Cassard – qui sera en récital à Nohant en juillet – dans son ouvrage sur Debussy : « Position légèrement oblique des mains pour favoriser un legato profondément ancré dans les touches noires, science du son timbré qui permet un phrasé vocal, aversion d’une technique digitale purement mécanique, approche caressée du clavier, art du rubato… ». En deuxième partie, Michel Dalberto délivre la Sonate n°3 de Chopin composée à Nohant pendant l’été 1844 et qui n’a jamais été jouée en public du vivant de son compositeur. Si l’esprit du plus illustre hôte de ces lieux demeure, gageons qu’il aura apprécié cette magistrale interprétation.

 

Grand soleil le dimanche à la fois dans le ciel et dans l’auditorium avec deux grands talents à des degrés différents de maturité.

Le matin, le jeune Dimitri Malignan, 20 ans, Prix Cortot 2017 entre autres et déjà 120 œuvres à son répertoire,  a entraîné l’auditoire dans un voyage au long cours à savoir : Chopin (Polonaise n°1, dite militaire puis le Prélude n° 15), Beethoven (Sonate n° 30 et son merveilleux andante à variations),  Brahms (Les Klavierstücke op 119), puis Chopin à nouveau avec une magistrale 1ère Ballade, comme rarement on aura entendu. Avec maîtrise et s’étant joué des plus grandes difficultés de cette régate romantique, le jeune pianiste, offrait pour final aux passagers comblés des sublimes « Feux d’artifice » de Debussy

 

L’après-midi, les festivaliers ont vécu un des très grands moments du Festival  avec le récital du pianiste canadien Marc-André Hamelin, venu à Nohant pour la première fois. Son jeu solaire, sa technique éblouissante, son charisme, sa simplicité aussi, en bref son immense talent ont conquis la salle. Liszt en première partie avec La Rhapsodie hongroise n° 13 puis Bénédiction de Dieu dans la solitude et Fantaisie et Fugue sur B.A.C.H.. En deuxième partie, Chopin, la Balade n° 3, la Polonaise Fantaisie op 61, la Barcarolle et le Scherzo n° 4. En bis, une toccata de son cru sur une chanson traditionnelle : L’homme armé. Bravos enthousiastes, rappels, autographes, congratulations pour ce géant du piano, tout à la fois homme authentique et pianiste hors du commun.

 

Avant de fermer les portes de la bergerie auditorium qui rouvriront du 18 au 24 juillet pour l’acte 2 du Festival, saluons une de ses pièces maîtresses : le piano de concert Bechstein joué pour la première fois cette année à Nohant et qui a fait l’unanimité tant des artistes que du public. En juillet, ce « piano au son coloré », comme le qualifiait Hans van Bülow, aura les honneurs de Fazil Say, Philippe Cassard, Ingolf Wunder, Diana Ciocarlie, François Dumont, Miroslav Kultyshev, Nicolas Stavy, d’Yves Henry et d’une pléiade de jeunes pianistes en résidence.
A suivre