Festival Nohant 28 06 2018

Anciens, modernes et intemporels

Ouverture du 3e week-end du Festival avec Benoît Duteurtre, écrivain, musicologue et producteur sur France Musique, qui venait à Nohant faire partager sa vision du romantisme dans une causerie-rencontre avec Jean-Yves Clément. Résolument ancré du côté des modernes, le musicologue lance le débat avec quelques citations bien senties de Debussy sur le romantisme : « L’art est plus le jeu que le je » et aussi « Wagner est un coucher de soleil qu’on a pris pour une aurore ». Défendant son pré carré romantique, Jean-Yves Clément rappelle : «  le romantisme est avant tout une façon d’être révolutionnaire ainsi qu’une source de libération pour l’art et les artistes». L’humour n’est pas romantique, estoque Duteurtre dans son envie de dégommer les idoles une bonne fois pour toutes en mettant les rieurs de son côté. Place à Offenbach, dit-il, en faisant écouter un extrait hilarant d’Orphée aux Enfers où le violoniste propose à Eurydice qui déteste la musique de son mari, de lui jouer son grand concerto d’une heure et quart. Offenbach comme antidote à Wagner, il fallait y penser. Et celui qui met tout le monde d’accord, c’est Chopin. « Chopin a libéré la musique » dit Duteurtre citant Nietzsche. « Chopin était le dieu de Debussy », conclut Clément.

« De la musique avant toute chose », titre verlainien de circonstance pour le concert littéraire qui réunissait sur scène trois grands talents : le comédien Fabrice Luchini, le violoncelliste Henri Demarquette et la pianiste Vanessa Benelli Mosell. Devant une salle archicomble, Cioran, Rimbaud, Nietzsche et Hugo ont dialogué avec Bach, Bizet, Wagner, Liszt et Debussy pendant un temps qui a semblé bien trop court.
Du beau, de l’émotion, de la ferveur et du rire aussi avec entre autres la lecture par Fabrice Luchini d’un texte de Nietzsche qui exprime tout à la fois son admiration pour Bizet – il aurait vu Carmen 20 fois ! – sa soudaine détestation de Wagner et sa conception très personnelle de l’amour : « Bizet est enviable pour avoir eu le courage de cette sensibilité qui n’avait pas jusqu’alors trouvé d’expression dans la musique savante d’Europe, – je veux dire cette sensibilité plus méridionale, plus cuivrée, plus ardente… Et comme la danse mauresque s’adresse à nous en nous apaisant ! Et comme sa mélancolie lascive enseigne la satisfaction à nos désirs toujours insatisfaits ! – Enfin l’amour, l’amour ramené à la nature ! Non pas l’amour d’une « noble jeune fille » ! Pas de sentimentalité à la Senta ! Mais l’amour comme fatum, comme fatalité, cynique, innocent, cruel, – et voilà justement la nature ! L’amour dont la guerre est le moyen, dont la haine mortelle des sexes est la base ! – Je ne sais pas de circonstance où l’humour tragique, qui est l’essence de l’amour, s’exprime avec une semblable âpreté, trouve une formulation aussi terrible que dans le dernier cri de Don José, avec lequel l’ouvrage se clôt : “Oui, c’est moi qui l’ai tuée, Carmen, ma Carmen adorée !” ». Prononcée par Fabrice Luchini, cette chute est inénarrable.
Plus poétiques, Booz endormi de Victor Hugo et Les Assis de Rimbaud illustrés par Debussy ont enchanté une salle à l’affût de l’accord parfait entre le verbe et la musique servie ce soir-là par deux remarquables interprètes, le violoncelliste Henri Demarquette et la pianiste au physique isoldien, Vanessa Benelli Mosell. Séparément ou ensemble, ils ont offert au public un concert mémorable : le Prélude de Bach de la suite n° 6 pour violoncelle, une Fantaisie sur des thèmes de Carmen, la Rhapsodie hongroise n° 6 de Liszt, deux transcriptions pour violoncelle et piano, le Clair de lune  de Debussy et de Wagner (quand même !) la sublime Romance de l’étoile.
Ovationné par le public, Luchini a lui-même applaudi les spectateurs, un public qui « écoute bien », un public haut de « gamme », a-t-il dit déclenchant l’hilarité générale. Oui, le public de Nohant est chaleureux, bienveillant et respectueux des artistes. Oui, il faut le dire et le redire : à Nohant, le talent est aussi dans la salle !

La journée de dimanche proposait deux récitals de piano et non des moindres.
Le matin, le tremplin–découverte était consacré à la pianiste Fanny Azzuro dans un programme ambitieux : Schumann, Scènes d’enfants, Chopin, la Sonate « Funèbre », et Rachmaninov, les Variations sur un thème de Corelli. Anecdote sur la dernière œuvre : en concert, quand Rachmaninov sentait que la salle n’était pas captivée (toux, gesticulations, etc.), il supprimait en douce quelques variations. Cela n’est pas arrivé à Nohant ce matin-là car le public très nombreux a énormément apprécié le récital de cette jeune artiste atypique, qui aime le métissage des musiques, et qui est aussi à l’aise avec Rachmaninov et Debussy qu’avec Kapoustin dont elle a interprété avec brio une page très jazzy.

Cho. Un nom magique. A peine murmuré qu’aussitôt se forme un essaim d’aficionados. Juste après avoir remporté le prestigieux Prix Chopin en 2015, il a donné son premier récital en France à Nohant. Il revenait donc dimanche devant un public de convertis. Dès qu’il pose les mains sur le clavier, on sait que Cho est à son affaire. En première partie, deux sonates de Mozart (n° 3 et 12) dans une interprétation d’un engagement total non seulement des mains mais aussi du corps et du visage. Wolfgang était au piano. En deuxième partie, Frédéric avait pris place derrière le clavier avec la Polonaise-fantaisie et la sonate n°3 en si mineur.
Transfiguration musicale pour un récital qui a su rallier pour conclure le week-end les anciens et les modernes par la grâce de Mozart et Chopin qui, admirés par tous, appartiennent – en compagnie de quelques autres – à une toute autre école : celle du pur génie !
A suivre
(en photo : Vanessa Benelli Mosell, Henri Demarquette et Fabrice Luchini)